Odette Herviaux
Sénatrice du Morbihan

Vice-Présidente
de la Commission de l’aménagement du territoire et du développement durable

Vice-présidente
du Groupe d’étude Mer et Littoral

Accueil > Travail parlementaire > Agriculture - Pêche jeudi 10 novembre 2005.

Question orale avec débat sur l’état de préparation de la France face aux risques d’épidémie de grippe aviaire

grippe"Monsieur le ministre, comme mes propos risquent de paraître terre à terre après toutes les considérations qu’il nous a été donné d’entendre sur la santé humaine, je tiens d’emblée à préciser que je partage tout à fait les préoccupations de mes collègues Patricia Schillinger, qui m’a précédée à cette tribune, et Marie-Christine Blandin, qui interviendra après moi.

J’aurais pu, vous le comprendrez, m’adresser à M. le ministre de l’agriculture, mais c’est en votre qualité de ministre délégué auprès du ministre des solidarités que je vous interpelle, ce matin.
Mon intervention ne concernera que l’aspect économique de ces graves problèmes que pose l’éventuel risque d’une éventuelle pandémie, qui n’existe pas encore à la différence du risque d’épizootie que nous avons déjà connu, y compris en Europe, sans qu’il donne lieu à cette surenchère sécuritaire qui précipite dans une crise bien réelle et très profonde toute une filière agricole et agroalimentaire : celle de la volaille.

C’est cette situation qui a conduit, la semaine dernière, un journal spécialisé à titrer : « la volaille victime de l’inconséquence politique et de l’incontinence médiatique ». Ce jugement est certes très sévère, mais on peut le comprendre lorsque, comme moi, on représente un département, le Morbihan, où l’agroalimentaire et l’élevage, notamment de la volaille, représentent le socle du développement économique et de l’équilibre du territoire.

On comprend d’autant mieux l’amertume, voire la colère de ceux qui, en bout de chaîne - éleveurs, salariés des industries agroalimentaires -, vont faire et font déjà les frais de cette psychose que, parallèlement, la voix des experts n’arrive pas à se faire entendre pour lever les doutes sur la qualité sanitaire de nos produits.

Naturellement, d’autres secteurs économiques risquent, eux aussi, d’être touchés mais dans une moindre mesure, du moins à l’heure actuelle : la restauration, la restauration collective, le tourisme et l’aéronautique.
Quelques-uns de mes collègues se sont également inquiétés du sort réservé à tous les ressortissants français de l’étranger et ont cherché à savoir s’il était prévu de prendre des mesures spécifiques pour assurer leur protection sanitaire.

Seuls le secteur pharmaceutique et les laboratoires, ce qui semble normal, profitent de cette situation : certains ont vu leur vente de vaccins multipliée par trois, et l’un des grands groupes déjà cités comptabilise déjà 225 millions d’euros de bénéfices supplémentaires cette année !
Alors même que nous n’avons toujours aucune preuve scientifique de contamination d’être humain à être humain, on semble vouloir tout mettre en oeuvre, à grands renforts de médias, pour montrer que, cette fois-ci, on a bien anticipé.

Bien sûr - et je ne cesserai de le répéter -, le principe de précaution est une bonne chose, surtout lorsqu’il y a risque avéré ! Mais permettez-moi de vous demander comment vous comptez intervenir là où, a contrario, les problèmes sont réels, là où se recensent les premières victimes économiques.

A ce propos, il m’apparaît nécessaire de faire le point sur ce qui se passe depuis quelques semaines dans la filière volaille.

La consommation a baissé en moyenne d’environ 25 %, voire, selon d’aucuns, de 30 %. Selon les types de volailles, leur signe de qualité, leur présentation - entiers, frais ou congelés, en découpe ou en plats préparés -, cette baisse peut atteindre 50 %, tandis que les cours ont chuté jusqu’à 40 % ! Ce matin même, je lisais que le groupe LDC, leader européen, qui commercialise des marques connues comme Loué ou encore Le Gaulois, parlait d’un risque de perte de plus de 10 millions d’euros.

Pendant ce temps, bizarrement - et c’est la ménagère qui vous parle -, dans certaines grandes surfaces de ma région, les rayons « volailles » sont pratiquement vides et il est très difficile de trouver du poulet label : comprenne qui pourra... Serait-il intéressant de liquider les stocks et de faire baisser les prix en diminuant les commandes ? La question se pose.
Alors, oui, monsieur le ministre, les seules victimes chez nous sont, d’abord, les salariés intérimaires, déjà licenciés, peut-être, ensuite, les autres salariés du secteur agroalimentaire et, bien sûr, les éleveurs, dont certains ont vu leur vide sanitaire entre deux lots passer de quinze jours à cinq semaines, ce qui se traduit mathématiquement pour eux par trois semaines supplémentaires sans revenus.

Dans le secteur des poules pondeuses, le Comité national pour la promotion de l’oeuf dit carrément « stop » aux créations d’élevages et s’apprête à enquêter sur le nombre de places disponibles. La production d’oeufs en France est pourtant soumise, dans son ensemble, à l’obligation de marquage.
Qu’est-il prévu de faire, monsieur le ministre, pour aider tous ceux qui seront victimes de cette chute des ventes et de ces restructurations ?
Pourtant, nous le savons tous ici, nos producteurs sont des professionnels sérieux et compétents qui ne prendraient jamais de risques inutiles, car ils savent bien qu’ils seraient encore une fois les premiers touchés.

Chez nous, certains éleveurs, qui ont fait le choix du haut de gamme, du label, des circuits courts enregistrent peu ou pas de baisse de leurs ventes. Cette confiance des consommateurs avertis ne doit pas être remise en cause par des décisions ou des discours qui utiliseraient la peur de nos concitoyens.
En revanche, il est temps de prendre des mesures pour aider une filière où le laisser-faire entraînera des restructurations « à la hussarde » dramatiques, avec la disparition de nombreux éleveurs, déjà en difficulté, et de certaines entreprises agroalimentaires.

Nous savons tous que cette crise fragilise plus certains industriels que d’autres qui auront peut-être l’opportunité de reprendre des sociétés ou des parts d’activité de grands groupes ! Ceux-là, bien sûr, ne sont pas forcément pressés de demander des mesures visant à préserver les emplois salariés et les éleveurs intégrés, ce qui fait dire à certains syndicats que cette pandémie, éventuelle pour le moment, n’est qu’un prétexte à de nouveaux licenciements et à une restructuration à bon compte dans une filière déjà grandement fragilisée.

Concernant le nécessaire principe de précaution et les exercices de simulation, je souhaite attirer votre attention sur ce qui s’est passé la semaine dernière à Kergloff, petit bourg finistérien d’environ 900 habitants, qui a vu sa population pratiquement doubler du jour au lendemain et qui a fait la une de tous nos journaux régionaux.

Bonne nouvelle, monsieur le ministre, le bilan y a été positif : notre région est prête à réagir si, par malheur, l’épizootie y démarrait ! Tout semble avoir fonctionné comme prévu, sous l’oeil attentif de 110 ou 130 journalistes - on ne sait plus - qui, dans la bousculade générale, n’ont malheureusement favorisé ni le sérieux requis ni l’image rassurante que le milieu agricole est en droit de souhaiter.

Mais j’ose espérer que, dans un cas réel, la circulation des personnes serait limitée. A ce constat, j’ajouterai cette petite information supplémentaire, prise à la source : certains camions de ramassage laitier n’auraient pas été « décontaminés », oubli fâcheux sachant que ce sont eux qui circulent le plus de ferme en ferme !

En outre, les éleveurs craignent que tout ce tapage, à force d’être surmédiatisé, ne fasse qu’accentuer la psychose ambiante. Les combinaisons, les masques, les pédiluves et autres instruments de précaution parlent encore à nos populations rurales qui ont connu, voilà quelques années, la fièvre aphteuse ou la peste porcine et qui sont capables de faire la part des choses. Mais ces images relayées à grand renfort de médias risquent de jouer sur la peur de consommateurs ignorants des mesures de prophylaxie et des normes sanitaires rigoureuses de l’élevage français en général.

Pour conclure, monsieur le ministre - et c’est, à travers vous, au ministre des solidarités que je m’adresse -, je redirai que précaution, prévention et transparence sont bien sûr nécessaires, tout comme une communication claire sur la qualité de nos produits, en direction des consommateurs, mais surtout qu’il y a urgence à prendre des mesures efficaces en faveur de toute cette filière volaille, notamment dans les régions ou les départements où elle est particulièrement importante."