Odette Herviaux
Sénatrice du Morbihan

Vice-Présidente
de la Commission de l’aménagement du territoire et du développement durable

Vice-présidente
du Groupe d’étude Mer et Littoral

Accueil > Travail parlementaire > Collectivités locales mardi 3 juin 2003.

Quel type de développement et d’aménagement du territoire voulons-nous pour demain ?

lors d’un débat sur les infrastructures 2003-2020

« Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le secrétaire d’Etat, bon nombre de nos collègues l’ont déjà rappelé, le débat sur les infrastructures qui nous occupe aujourd’hui est un débat de fond qui concerne les choix de développement pour notre future société.

Monsieur le ministre, votre décision devra répondre aux questions que nous nous posons tous : quel type de développement et d’aménagement du territoire voulons-nous pour demain ? L’investissement collectif sera-t-il encore considéré comme un pilier de la solidarité nationale ?

Je peux vous confirmer, comme d’autres collègues l’ont fait à l’Assemblée nationale et ici même, que l’Ouest, plus particulièrement la Bretagne, attend vos réponses et vos décisions avec une grande inquiétude.

Tous ceux qui, comme nous, se sont battus depuis près de dix ans pour rapprocher notre région de Paris et mettre enfin un jour Brest et Quimper à trois heures seulement des grandes interconnexions ferroviaires européennes, avaient déjà très mal vécu le retard imposé au projet de TGV Bretagne-Pays de la Loire par les dix-huit mois de l’audit.

Que dire, alors, de notre sentiment à la lecture du rapport de cet audit, qui renvoie la première partie de cette réalisation au-delà de 2017 ? Autant dire aux calendes grecques ! (Sourires.)

Loin de moi l’idée de mettre en cause les autres dossiers. Je crois en effet qu’une véritable politique des transports doit tenir compte des effets de réseaux, envisager une stratégie intermodale et, surtout, ne pas oublier l’aménagement de tout le territoire, tant à l’échelon national qu’à l’échelon de l’Europe.

C’est donc en vertu de ces principes que je souhaite défendre le projet de train à grande vitesse Bretagne-Pays de la Loire, indissociable de la réalisation de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Pour ce faire, permettez-moi de relever un certain nombre d’erreurs contenues dans le rapport d’audit, à la lecture duquel je remarque toutefois, avec plaisir, que l’indice de rentabilité socio-économique de notre projet était bon, puisque, avec 10,7 %, les auteurs le qualifient d’assez élevé.

Première erreur, donc, l’audit met en doute l’impact sur le trafic, Rennes étant « déjà bien desservie ». Mais la Bretagne est une presqu’île, monsieur le ministre, vous le savez, et Rennes n’en est que la porte. Brest est encore à 245 kilomètres, Quimper à 207 kilomètres. Une fois arrivé à Rennes, vous êtes encore à deux heures ou deux heures et demie de bout de cette presqu’île.

De plus, le chantier de l’amélioration des voies intérieures de la Bretagne a été largement engagé dans le dernier contrat de plan, et les deux dossiers sont totalement indissociables et doivent être ouverts en concomitance.

La deuxième erreur, à mon avis, fondamentale, concerne le TGV Ouest qui aurait : « une dimension européenne peu développée ». Monsieur le ministre, toute région qui n’est pas au coeur de l’Europe serait-elle donc condamnée ? Toute région périphérique serait-elle donc irrémédiablement rejetée dans son « Finis-terre » ?

Telle n’est pas notre conception ni de l’aménagement du territoire ni d’une Europe équilibrée. Au contraire, plus l’Europe va s’élargir à l’Est, plus les régions extrêmes doivent être le mieux possible reliées au coeur de cette Europe.

La troisième erreur porte sur la question du fret ferroviaire, dont il a beaucoup été question ce soir, et qui « ne serait pas significative ». Or, au contraire, il s’agit là d’un élément central du dossier TGV Bretagne-Pays de la Loire. Il faut libérer la voie actuelle pour le fret, car celui-ci ne peut évidemment pas se développer dans l’état actuel des choses.

D’ailleurs, vos collègues Mmes Bachelot-Narquin et Fontaine en ont fait récemment les frais lors de leur déplacement à Rennes. Du fait d’un incident survenu la nuit avec le fret, un détournement a été décidé entre Le Mans et Rennes en passant par Nantes, ce qui a provoqué un retard de près de deux heures trente !

En outre, monsieur le ministre, nous revendiquons, et nous espérons bien revendiquer de plus en plus, notre « maritimité » : la Bretagne doit être considérée comme une ouverture sur l’Europe. Nous savons bien que le développement économique de notre région dépendra aussi, à l’avenir, de l’intermodalité et de l’articulation des ports de Nantes, de Saint-Nazaire, de Lorient, de Brest et de Saint-Malo. Une infrastructure ferroviaire spécifique réservée au fret est d’autant plus indispensable pour faire de la pointe de la Bretagne un territorie avancé, une porte sur l’Europe, et non pas une région reléguée à l’extrême Ouest.

Vous comprendrez donc, monsieur le ministre, notre inquiétude. Cependant, vous avez affirmé que cet audit constituait seulement une aide à la décision, laquelle relevait des élus et du Gouvernement. Pouvons-nous encore y croire ?

Le rapport de la DATAR, que beaucoup de mes collègues ont, à juste titre, trouvé intéressant, aurait pu accorder enfin à notre dossier un meilleur traitement au nom de cette politique d’aménagement du territoire. Hélas ! Là aussi, amère désillusion, le TGV Bretagne-Pays de la Loire ne figure même plus dans la liste des lignes à grande vitesse à privilégier. Je suis d’autant plus encline à insister sur les erreurs et les approximations de ce rapport qu’il a été loué sur d’autres points.

Cela en dit long sur la qualité de l’attention qui a été portée à notre dossier et, par là même, à notre région, malgré notre volonté et nos efforts, qui ne sont pas sans rappeler ceux que nous avions témoignés, voilà presque quarante ans, pour sortir la Bretagne de son quasi-sous-développement et mettre en place le plan routier breton.

Erreur sur le nom, le TGV Bretagne-Pays de la Loire devient la ligne à grande vitesse Pays de la Loire. La Bretagne aurait-elle disparu ? Erreur sur les distances, Rennes ne serait plus qu’à 60 kilomètres de Notre-Dame-des-Landes, ce qui est déjà considéré comme un handicap, alors que la distance réelle est de 90 kilomètres. Erreur, enfin, sur les temps, le gain pour Rennes ne serait plus que de vingt minutes et non de trente-sept, comme indiqué dans les études préliminaires de mars 2000.

Alors, oui, monsieur le ministre, les Bretons sont inquiets. Ils ont le sentiment que les jeux sont faits et ils craignent que, dans ce domaine comme dans un certain nombre d’autres, notre gouvernement ne les laisse de côté.

Lors du débat organisé à partir d’une question orale dans cette même assemblée, j’avais déjà eu l’occasion de vous dire que les élus bretons étaient unanimes à défendre leur projet initial, c’est-à-dire mettre Brest et Quimper à trois heures de Paris en 2010, et que la force de notre région était de parler d’une même voix lorsque son avenir était en jeu. Je le confirme aujourd’hui.

J’ajoute que, grâce au consensus entre les élus et grâce à leur détermination, grâce aux forces socio-économiques et grâce à toute la population, les Bretons n’accepteront pas d’être de plus en plus éloignés de cette Europe qu’ils ont largement contribué à créer. Ils ne comprendraient pas plus que votre gouvernement, par ses choix, ne favorise leur exclusion d’un développement économique moderne en les reléguant dans une périphérie dont le seul atout survivant ne serait plus que le tourisme, à condition, bien entendu, que d’autres Erika ou Prestige ne viennent compromettre aussi ce développement-là. »